La zone euro ne pourra plus faire encore longtemps l’économie de la solidarité entre les peuples !

17 Mai, 2019

Michael Vincent, économiste et candidat sur la liste PS-Place publique, juge que l’Europe ne pourra affronter les prochaines crises financière, climatique et sociale que si elle choisit la voie d’une plus grande solidarité, y compris budgétaire, entre les Etats membres.

Les dirigeants européens de la génération précédente ont construit le marché et la monnaie unique sans gouvernance démocratique et sans union politique. Mais qu’il s’agisse d’améliorer le quotidien des Européennes et des Européens ou d’affronter les crises financières, la zone euro ne pourra plus faire encore longtemps l’économie de la solidarité entre les peuples.

Depuis 2008 et la gestion de la crise financière – on se souvient des coûteux plans de renflouement et des interventions des banques centrales inondant les marchés de liquidités –, l’Europe a franchi une étape cruciale avec l’Union bancaire, qui européanise la surveillance bancaire et le mécanisme de gestion ordonnée des faillites censé protéger le contribuable. Celle-ci reste pourtant aujourd’hui très incomplète : l’assurance européenne des dépôts, qui couvre l’épargne jusqu’à 100 000 euros et dont les contours ont été validés dès 2014, avance peu et a été renvoyée à 2024. C’est que, systématiquement, les mécanismes de solidarité et de mise en commun se trouvent bloqués…

« Parce que les dix-neuf économies de la zone divergent, un véritable budget commun est nécessaire »

L’histoire est la même avec le budget de la zone euro. Parce que les dix-neuf économies de la zone divergent, un véritable budget commun est nécessaire. Si, après de nombreux errements, le Conseil européen – qui réunit les chefs d’Etats de l’Union européenne (UE) – en a validé le principe, il peut encore se passer de nombreuses années avant d’aboutir à la moindre décision concrète. Surtout, donnons-nous les moyens de nos ambitions et évitons un budget « dans le bas de la fourchette des nombres de milliards à deux chiffres », selon la formule hélas défendue par Angela Merkel et Emmanuel Macron depuis la déclaration de Meseberg, en juin 2018. L’Europe ne saurait se contenter d’un geste symbolique. Ce budget doit être un outil de mise en commun non seulement au service de la stabilité macroéconomique, mais aussi, et surtout, au service de l’investissement, de l’emploi, de la protection sociale et de la transition énergétique. Les biens communs doivent être gérés en commun !

Inertie coupable

Comme sur beaucoup d’autres sujets, le Parlement de Strasbourg avance, tandis que les gouvernements repoussent les décisions. Voilà la réalité de l’inertie coupable de l’UE, dominée par l’Europe des nations. Elle pose donc la question de la gouvernance intergouvernementale privilégiée par des Etats qui ne se font plus confiance, alors que les Européens appellent à plus de démocratie participative et de transparence. La technicité du débat ne doit pas empêcher la délibération démocratique.

Le mécanisme européen de stabilité (MES), par exemple, l’un des trop rares mécanismes de solidarité européen pouvant aider des Etats ou des banques en difficulté, n’est pas contrôlé par la Commission ou le Parlement européen. Il est géré directement dans l’entre-soi des Etats membres, ce qui n’est pas sans créer des déséquilibres démocratiques : les parlementaires allemands doivent se prononcer sur une intervention du MES dans un pays tiers – ce qui n’est pas le cas de tous les Parlements nationaux – sans avoir eu à débattre avec les représentants des citoyens des pays qui vont être directement affectés par leurs décisions. De fait, la solidarité européenne est utilisée comme un cheval de Troie pour imposer les priorités des pays créanciers sans grande considération pour les populations des pays débiteurs, dont l’opinion ne pèse pas lourd.

« Nos économies dépendent les unes des autres, et chaque faiblesse peut déstabiliser le voisin »

Face aux risques financiers, nous ne sommes donc qu’au milieu du gué. La mutualisation est pourtant nécessaire lorsque l’on partage banques et devise. Ce manque de progrès est la conséquence d’une divergence de fond, car les conservateurs et les libéraux soutenus par l’Allemagne, les Pays-Bas et d’autres pays du Nord s’opposent à cette mutualisation. C’est un mauvais calcul : l’absence de solidarité au sein de l’Union ne protège pas mieux les « bons élèves » au détriment des autres. Nos économies dépendent les unes des autres, et chaque faiblesse peut déstabiliser le voisin. Le caractère incomplet de notre Union est perçu et donc utilisé contre nous par les marchés et les autres puissances comme une faille à arbitrer. Enfin, le gain de confiance que susciterait une telle mutualisation permettrait de réduire le risque de débordement d’une crise d’un pays à l’autre et serait un puissant stabilisateur du système.

Relance de l’investissement

La question dépasse le simple spectre de la finance. Le changement climatique, notamment, conduit à des modifications durables et majeures des conditions matérielles et humaines. La stabilité financière passe donc aussi par la lutte contre le réchauffement climatique, un facteur trop largement absent des politiques économiques européennes, même si la BCE avance dans cette réflexion. Elle passe enfin par une réduction des inégalités et par un surcroît d’investissement public : dans un contexte où notre patrimoine public s’érode, la lutte contre le réchauffement climatique ne doit pas profiter qu’à celles et ceux qui peuvent se l’offrir.

Pour y parvenir, il n’est pas besoin de sortir des traités. A trois reprises déjà, le pacte de stabilité et de croissance a été réinterprété par les pays européens pour tenir compte de nouvelles circonstances et de nouveaux défis. Au-delà de l’indispensable budget de la zone euro, l’heure est venue d’engager une réflexion approfondie sur l’encadrement des dépenses nationales pour tirer profit de taux d’intérêts historiquement bas en relançant l’investissement et être enfin à la hauteur des défis du XXIe siècle : se prémunir contre les dégâts sociaux de nouvelles crises financières, contre l’urgence écologique et contre les inégalités.

Michael Vincent enseigne la régulation financière et l’histoire des crises économiques à l’université Paris-Sorbonne et à l’Ecole polytechnique. Il est expert des questions d’économie et de stabilité financière pour les institutions européenne au sein de la Fondation Jean-Jaurès. Il est candidat aux élections européennes sur la liste PS-Place publique.

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